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Je fais ce chemin que je connais par coeur. Je pourrais presque le faire les yeux fermés. Quatre ans que je prends le même bus, passe devant le même petit village, salue les mêmes chevaux du centre équestre, observe la même maison anglaise décorée de façon très originale. Cette fois, je sais que c'est la dernière fois. Alors je prends mon temps. Dans mon coeur, je me sens déjà toute légère, avant même d'avoir frappé à la porte. Je pénètre dans le même vestibule, prends place sur le même endroit du même canapé. C'est fou comme j'ai aimé cette pièce. La paix qu'elle a pu m'apporter. Les pleurs aussi, je ne le cache pas. Je regarde la même personne que j'ai regardé pendant ces quatre ans. Celle qui m'a porté à bout de bras, écouté mon histoire, pansé mes plaies, reccueuilli mes larmes. On se regarde, et on sait. C'est le moment de faire un bilan. On repart quelques années plus tôt. Je revois cette fille apeurée, sauvage, qui porte son coeur en bandoulière. Elle a passé la porte mais est presque sûre que c'est peine perdue. Certaine que personne ne peut l'aider. Et c'est alors que ce canapé est devenue une drogue. Le rendez-vous tant attendu chaque semane. Comme ça me paraissais long d'une séance à l'autre. J'en avais des choses à dire. J'ai sorti dix-neuf de silence absolu. De douleurs dissimulées. De détresse à peine visible. J'ai vite évolué. Je me suis sentie grandir ici. Je me susi épanouie, je suis devenue une femme. Un peu plus confiante, un peu moins sauvage. Je reste moi, avec les faiblesse que le temps n'a pas pu changé entièrement. Mais je vois l'avenir autrement. Je vois un avenir. Je sais que je mérite le bonheur. Je sais que j'ai le droit de dire merde. Je sais que je peux être moi, et personne d'autre. Tout ça, je le dois à elle. Souriante, elle me répond que je me le dois surtout à moi. Que j'ai trouvé la force de faire un pas, puis encore un autre, jusqu'à atteindre mon but. J'ai pas franchi ces marches toute seule, j'avais une main tendue, une oreille à l'écoute, des bras réconfortant. Sans elle, je ne suis pas sûre que j'aurai pu puisé autant de force en moi. Alors je la remercie, très sincèrement. D'avoir été là. Il y a beaucoup d'émotions dans cette pièce. Nous savons toutes les deux qu'on risque de ne plus se revoir. J'ai partagé avec elle tout ce que je ressentais et voilà que je la regarde pour la toute dernière fois. Encore un petit merci, ça ne mange pas de pain. Pour qu'elle comprenne qu'elle a été importante dans ma vie. Le déclic qui a tout changé en moi. On se dit au revoir. Elle me souhaite bonne chance. Je traverse ce même petit chemin et la nostalgie déjà me guette. Je lance un dernier sourire à cette maison qui renferme tous mes secrêts. Et me voilà repartie.

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Tu peux pas refermer le livre mamie,
L'histoire ne finie pas comme ça,
Ce n'est qu'un seul chapitre à vivre mamie,
L'auteur à prévu mieux pour toi.

- La symphonie d'Alzheimer, Luce -

 

Je me souviens. Un soir, dans tes yeux, il n'y avait plus rien. Ca me faisait peur, mais toi ça ne t'effrayait pas. Tu étais en paix, dans un petit monde ailleurs. Comme une coquille vide. Une belle coquille. Je me suis surprise à penser, ce soir-là, que cette maladie avait peut-être de jolis côtés. Pas de regrets, plus de remords. Aucune peur, tous les souvenirs sont morts. On efface tout et on recommence. Cette pensée a duré quelques poignées de secondes. Ces rares instants où je ne pensais pas à ma douleur. Ces petites piqures d'aiguilles, à chaque regard que tu me lançais. Des regards d'étonnement. A chaque minute, tu me découvrais de nouveau. J'ai été une multitude d'inconnues ces petites années. Te dire que j'étais moi, plus question. Tu ne voulais pas me croire, alors j'ai arrêté. J'ai accepté mes rôles de figuration. Je n'avais pas le droit de t'approcher de trop près. Comme un fauve qu'on cherche à aprivoiser. C'était déroutant, je l'avoue. Et j'étais drôlement en colère. Pas contre toi bien sûr, contre elle. On dit à tord qu'avec le temps on se fait une raison. Mon coeur n'est pas tout à fait d'accord. Encore aujourd'hui, il se plaint de ce temps gâché par cette saleté. Il s'accroche encore à ton image, trop peur de se rendre compte qu'un jour, elle s'est effacée. Il continue de se rappeler, un petit peu tous les jours, des bons souvenirs. Comme une leçon qu'on apprend. Et certains s'échappent, les coquins. D'autres reviennent en douce et me surprennent. Comme ce soir, où j'avais vu dans tes yeux ce vide. Il me donnait presque le vertige, mais toi tu ne tombais pas. Tu étais déjà bien au-dessus de tout. Bien au-dessus de nous. Tu n'étais plus vraiment là. Mais malgré ma peur à moi, j'ai lu la paix en toi. Alors je me suis surprise à penser. Cette maladie a peut-être de jolis côtés. De notre côté, ça nous arrachait le coeur. Mais toi, tu semblais bien. Tu es sûrement partie en douceur, apaisée. J'ose le croire très fort. Et où que tu sois, je suis sûre que tu ne loupe aucun détail de nos petites vies, pour vite les répéter. Vite les déformer, aussi. Parce que, où que tu sois, j'espère que tu es redevenue toi. Mamie.

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A Audrey,
Pour ta généreuse sensibilité et "toutes celles qui en ont dans le bide!"
Eric
19.07.2005
 
Je lui avais demandé de me dédicacer l'album d'Alanis Morissette, chanteuse qu'il m'a fait découvrir. Il a voulu me l'offrir quand il a vu à quel point j'avais été touchée par la chanson "Thank U". Je me rappelle de cet été. J'avais 17 ans. Comme quoi, ça fait déjà loin maintenant et pourtant je le revois tellement bien. Je me rappelle même des prénoms de ses deux filles. Mahé et Sabaya. Lui et sa femme vivaient dans un vieux moulin, dans un coin un peu pommé, au milieu de nul part, où y avait même pas de réseau. Pour les adolescents, c'est bien ce qu'il y a de pire. Ce séjour de quelques jours restera pourtant gravé très fort en moi. Eric avait réussi a me déceler en l'espace de quelques secondes. Je suis sûre qu'à peine sortie de la voiture, il savait déjà tout. On a partagé nos goût pour l'écriture. A l'époque, je me laissais aller dans des mots froids, tristes, amères, haineux. Le tout dans la rime, pour mieux faire passer la pillule. Il trouvait que j'avais du talent, malgré la tristesse de chacun de mes textes. Il avait même remanié un de ceux que j'avais fais chez eux. Ca aussi je l'ai gardé précieusement. A chaque fois que j'entends cette chanson, je ne peux pas m'empêcher de lui envoyer une pensée. Je ne sais pas s'il se rend compte de l'impact qu'il a eu sur l'adolescente que j'étais. J'étais face à face avec un père. Un vrai de vrai, avec toutes les options. L'humour, l'amour, les chatouilles, les câlins, les bisous, la fusion. La fusion... Et je le regardais faire. Je voulais profiter du moindre de ces instants qu'il passait avec ses filles. Elles, elles ne comprenaient sûrement pas. A leurs yeux, c'était un père trop câlin et pourtant autoritaire quand il fallait, ce qui était agaçant, je le conçois bien pour elles. Mahé. Sabaya. Si seulement elles savaient à quel point je les ai envié. J'aurai donné cher pour un seul de ces moments avec mon père. Je crois que j'aurais été jusqu'à donner mon âme pour ça. Pour savoir ce que ça fait. Je crois qu'Eric l'a très vite compris durant notre court séjour. J'avais une énorme écorchure. Et il a fait de son mieux pour la colmater avec le peu de temps qu'on avait. Je me rappelle de cette soirée. Il avait fait un feu de cheminée à l'extérieur, j'étais assise en train d'observer les flammes courir sur le bois et le faire craquer. Il avait mis cette chanson, parce qu'il savait que je l'adorais. Et puis il est venu face à moi et m'a tendu l'album. Je n'en revenait pas. On me faisait un cadeau après toutes ces images que je pouvaient garder bien au chaud. Je lui ai demandé de me le dédicacer. Non pas me rappeler de lui. Pour qu'il reste une trace de lui. Que tout cela ne soit pas qu'un rêve. Qu'il y ait son écriture, à vie, quelque part, que je puisse relire à volonté. Une fois qu'il eût fini, il s'est tourné vers moi et m'a pris dans ses bras. Me serrant juste ce qu'il faut, ni trop fort, ni trop doucement. Juste assez pour se sentir soutenu, protégée. Il avait toute la panoplie du papa : grand, avec un peu de ventre mais de larges épaules et des cheveux poivre et sel tout frisés. Il a fait durer ce moment quelques secondes seulement. Sûrement pour me donner du courage, ou me montrer qu'il existait d'autres réalités que celles que je vivais en ce moment. Que je pourrai m'en sortir dans la vie. Ensuite, il m'a donné un baiser sur le front, comme il le faisait avec ses filles. J'étais très émue, j'en ai eu les larmes aux yeux. Lui aussi. On était connecté depuis le début, c'était la dernière soirée et je savais que je ne reverrais sûrement plus jamais cet homme de ma vie. Et comme tout père, il ne m'a pas laissé partir sans se taire. Malgré l'émotion, il m'a dit courage, tu vas y arriver. Eric, je ne sais pas comment tu as compris. Comment tu as su lire en moi comme ça alors qu'à cette époque je ne savais même plus qui j'étais moi-même. Tu ne liras jamais ces mots, mais c'est pas pour autant qu'il ne faut pas laisser leur trace, comme la tienne sur l'album. Tu m'as donné le plus beau des cadeaux en l'espace de ces quelques jours. Je me suis sentie la fille de quelqu'un. Et même si ce n'était que pour un court instant. C'est quelque chose que n'oublierai jamais. Je ne t'oublierai jamais. Tu m'as redonné de l'espoir à l'époque. Et oui, tu as eu raison finalement. J'y arrive. A mon rythme, mais j'y arrive. P'tet bien parce que j'en ai dans le bide. P'tet bien aussi parce qu'à chaque fois que j'écoute "Thank U" je revois toutes ces images de bonheur qui m'ont fait tellement de bien que j'espère les vivre moi aussi un jour avec ma propre famille. Je te remercie sincèrement Eric. D'avoir donné le sens au mot papa. Et de me l'avoir fait partager.

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"Les inséparables"
  _ Neuf mois d'amitié _

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C'est pas fini tant qu'il n'y a pas écrit le mot "Fin". 

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